La consigne

Une lettre d'amour.

 

lettre

 

Mon texte

 

Ma Laura,

 

Ta bouche s'est-elle pincée à cause de ce possessif ?

Je suppose que ce que la simple amitié me permettait hier, mon amour me l'interdit aujourd'hui. Des mois à te prendre la main, à rire, à partager nos goûts et nos secrets... Il aura suffit d'un instant de franchise pour que ta paume se dérobe, que nos conversations s'enlisent et que ton regard se détourne. Comme si mes sentiments te salissaient.

Tu ne t'en doutais donc pas ? Dis-moi, Laura, où se niche ton rejet. Est-ce parce que j'aime les femmes ou parce que c'est toi que j'aime, parmi toutes les autres ?

Tu m'accuses de t'avoir dupée. Tu déclares ne plus rien vouloir de moi, que tout a changé. Mais je reste ta petite Beth. Ouvre les yeux, ma chérie, ce désir qui te dégoûte, je l'ai éprouvé tout de suite. Rien n'a changé, si ce n'est que tu le sais.

Ces caresses que nous avons partagées, que tu renies, tu les pensais vraiment pures ? Comme lavée par l'amitié ?

Tes soupirs, tes rougeurs, ton plaisir, je ne les ai pas rêvés. Notre relation n'est pas moins belle parce que je lui ai donné son véritable nom. Contrairement à ce que tu sembles croire, je ne veux rien de toi sans ton consentement. Tu peux te mentir en décidant que tu n'as pas envie de moi. Pourtant j'accepterais mieux que tu me repousses si tu regardais ton désir en face. Si tu me disais : «Je te désire ? La belle affaire ! Je ne veux pas de toi. »

Cette lettre existe à cause de ton aveuglement. Lis-la, mens-moi encore mais prends un instant pour affronter ce que tu ressens.

Nous en avons parlé bien souvent : tes fiançailles te rendent malheureuse, ton avenir te terrifie. Combien de fois ai-je consolé tes larmes ? Tu as peur de rompre cet engagement, soit. Tu veux fuir mon désir et le tien, soit.

Ferme les yeux bien fort et épouse-le. Qui suis-je pour t'en empêcher ? Je m'effacerai, je ne viendrai même pas à tes noces. Tu n'auras rien à craindre de moi. Mais te vois-tu dans quinze ans ? Dans vingt ans ?

Je te vois, moi. Tu es là, Laura, devant moi. Presque réelle. Toujours belle.

L'épouse si convenable du bon docteur. La silhouette plus douce et quelques mèches blanches dans ton chignon. Mère de deux grands enfants. Trois peut-être. Tout le monde qui t'approuve, t'envie et te salue à la messe. L'image te plaît ? Aie le courage de t'approcher ! Vois le pli amer de ta bouche. Vois la résignation qui a remplacé le feu de tes yeux. Viens derrière le décor de ton existence... Tes journées à tenir la maison, les heures à prendre le thé avec ces bourgeoises qui t'ennuient, les soirées à attendre ton mari retenu auprès d'un malade.

As-tu encore des fous rires ? Joues-tu toujours au piano avec passion ? Es-tu cette Laura sensible et flamboyante dont je suis éperdument amoureuse ? Perdue dans la routine, tu continues à sourire. Et longtemps tes enfants t'auront offert le bonheur au service minimum. Mais voilà, ils ont grandi. Ils font des études, ils font leur vie. Et la ronde des convenances sociales continuent sans fin.

Ton mari est resté égal à lui-même, il t'aime avec constance et pragmatisme. D’ailleurs, il exerce ses droits conjugaux avec une régularité honorable. Tu le vois ? Le samedi soir, ça ne manque jamais, il ne t'épargne pas le poids de son corps sur le tien, ses caresses un peu lasses, son souffle sur ta peau qui reste froide. Une fois son affaire terminée, il s'endort, content de lui et de toi. Tu entends ses ronflements ? Allongée dans le noir, est-ce que tu penseras à moi ? À notre ardeur ? À nos plaisirs ? À mon amour ?

Trouve la force de renoncer à nous, la force de me rejeter une dernière fois. Je ne protesterai pas. Plus de lettre. Plus de visite. Plus rien. Mais regarde-toi dans vingt ans Laura. Là, dans le lit glacial des convenances, ton cœur vide, son odeur encore sur toi, c'est en pleurant que tu t'endors.

 

Alors viens avec moi Laura. Console dès à présent celle que tu risques de devenir. Séchons ensemble les larmes de cet avenir.

 

Ton Elizabeth.

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