10 mai 2017

Consigne d'écriture n°4 - « Lettre d'un objet »

[Maj' du 10 mai] Suite à des soucis techniques je n'avais pas reçu la contribution d'Eerylin, je rajoute donc sa contribution : merci à elle. Si tu es dans le même cas, n'hésite pas à m'envoyer ton texte ( ecrhistoires@gmail.com ) que je rajouterais dans les plus brefs délais...

La consigne

 

Donner une voix à un objet... Celui-ci écrira une lettre à son propriétaire.

 

Ma contribution

 

Cher petit humain,

 

 

 

Dans la pénombre, à la lueur de la lune à demi pleine, je me résous enfin à prendre le stylo pour t'écrire. Cinq années. Il m'aura fallu cinq années, soixante mois, une multitude de jours -et de nuits- avant d'en arriver à cette extrémité.

 

Plus jeune, en compagnie de mes semblables, dans le rayon propre du magasin, j'imaginais mon avenir. Lorsque, enfin, un client sensible à mon charme moelleux m'aurait arraché au temple mercantile de mon innocence. Pour t'avouer la vérité, je m'impatientais. Déclarant à mes camarades pastels : « Vivement qu'on m'achète, je n'en peux plus ! ». Des rêves peuplés de nourrissons à l'odeur de coton frais berçaient mon sommeil. Je me voyais déjà : cible d'un amour inconditionnel, objet transitionnel ultime, trésor d'enfance et de tendresse.

 

Après une interminable attente, un homme -cheveux clairsemé, barbe fournie et sourire ému- m'a libéré. J'ai rejoint un berceau. Ton berceau. La première année, ce fut sublime. Chacune de tes siestes me surprenait à me blottir contre ta peau satinée, fasciné par les changements rapides qui s'opérait sur tes traits. De fripés, ils se remplirent d'amour pour devenir des courbes d'une rondeur franche. Je ne nierai pas les obstacles que nous avons franchi ensemble : l'odeur de lait caillé, la bave gluante de tes poussées dentaires, l'arc-en-ciel de purées pestilentielles. Mais un seul de tes rires, un seul de tes câlins, un seul de tes regards clairs et j'oubliais ces quelques désagréments.

 

Même lorsque tu as grandi, mon courage n'a eu d'égal que notre adoration mutuelle. Parfois tu me maltraitais un peu, toutefois, tu finissais toujours par me serrer dans tes bras de plus en plus forts. Je t'aimais tant que la deuxième année m'a semblé aussi paradisiaque que la première. Tes petites brutalités passaient encore pour des maladresses. Et puis tes parents semblaient plein de confiance : « Il est en pleine crise des deux ans ! Ça lui passera ! ». Aveuglément, je les ai cru.

 

Au fil des mois, hélas, les maltraitances ont véritablement commencé. Une frustration ? Tu me jetais contre un mur ! Un jouet qu'on te refusait ? Tes petits poings serrés martelaient mon tissu. Bien sûr, après chacun de tes éclats, tu t'empressais de me couvrir de prévenance et me suppliais de te pardonner. Parfois tu parvenais à me faire croire que c'était ma faute. Si tu t'emportais, c'est parce que je n'étais pas à la hauteur ! Les bourreaux sont tous les mêmes : à nous traiter comme des Dieux pour nous rendre dépendants avant de nous dévaloriser insidieusement, jusqu'à ce qu'on disparaisse au fil des coups.

 

Cette situation, où de doudou je suis devenu chiffon, aurait pu durer jusqu'à ta majorité. Mais est venu le Grand Chamboulement : instants d'angoisse où tu m'emmenais dans un grand bâtiment froid pour me jeter au fond d'une boîte. Comme un rebut. J'ai vécu dans la peur, mon cœur martelant ma terreur au rythme de chants guerrier interprétés par d’innombrables petits humains :

 

La bergère en colère,

 

Et ron, et ron, petit patapon,

 

La bergère en colère,

 

Tua son p'tit chaton, ron ron,

 

Tua son p'tit chaton.

 

Bien heureusement, je bénéficiais du soutien des autres laissés-pour-compte. Là, à force de confidences, nous avons découvert que nos sorts étaient semblables. Tous esclaves de la Tyrannie ! Malgré cela, j'ai continué à t'aimer. Implorant le ciel que tu redeviennes l'ange que tu fus autrefois.

 

Pourtant ce matin, la coupe a débordé ! Quand ta mère t'a questionné : « Tu ne prends pas Doudou ? », tu n'as même pas eu la bienséance de chuchoter ta réponse, « J'suis un grand maintenant » ! Tu es parti en riant, me laissant abandonné sous ton lit.

 

Je ne nie pas mes sentiments, cinq ans d'amour ne disparaissent pas du jour au lendemain... Je n'en peux plus alors je pars. Plutôt l'errance et la rue, plutôt le vide-grenier ou la déchetterie, que cette lente descente aux enfers à te regarder me dés-aimer un peu plus tous les jours.

 

Adieu

 

Ton Doudou qui t'aura tant aimé...

 

Contribution d'Eerylin

 

Chère toi,

 

 

 

Si je t’écris aujourd’hui c’est que la situation a assez duré.Je t’ai entendue tu sais, me traiter d’antiquité du moyen-âge. J’ai peut-être un peu d’ancienneté mais je ne suis pas sourde, ni d’ailleurs la seule à avoir des années au compteur. Où sont tes bonnes résolutions de fin d’année, celles qui faisaient frissonner mon levier de vitesses ?  Tu m’avais promis des escapades comme au bon vieux temps, juste toi et moi. Mais tu es comme mon pneu arrière, tu te dégonfles sans arrêt. Tu ripailles, tu fais bombance et finalement tu t’affales sur ton canapé en m’oubliant. Arrête donc de patiner dans la semoule, de t’occuper de tout et surtout de rien, lâche ton écran d’ordinateur. Tu sais, prendre l’air c’est revenir à l’essentiel alors ne te braque pas et partons au hasard, retrouvons le goût du pédalage, des moucherons et de l’effort. Profitons à nouveau de l’instant et comme dit le grand philosophe Forest Gump qui en connaît un rayon, la vie et le pédalage quotidien, c’est comme une boîte de chocolat, tu ne sais jamais vers quel chemin cela te mènera. Ce que je peux te garantir en revanche, c’est que ce sera une aventure à te couper le souffle. Que penses-tu d’aller chercher du pain pour commencer ??

 

 

 

Signé,

 

ta pauvre bicyclette...

 

 

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04 mai 2017

Premier jet : ma méthode en 5 points



La semaine dernière, nous abordions ici l'usage du dictionnaire des synonymes. Or je ne l'utilise jamais pendant l'écriture du premier jet, c'est-à-dire de la première version d'un texte. Devant cette évidence, j'ai eu envie de vous parler de ce fameux "brouillon".

 

Kundera

 

 

Ma méthode, non pas LA méthode

 

Ma manière de travailler est personnelle, dans le sens que si elle me convient parfaitement elle ne sera peut-être pas celle qui vous correspond.

Il existe de nombreuses méthodes pour venir à bout d'un long projet. À titre professionnel, lorsqu'un client me demande un atelier sur le premier jet romanesque, je commence par lui donner un questionnaire qui détermine quelle méthode lui ressemble le plus. Tenter de travailler en respectant une feuille de route étrangère à sa personnalité mène, au pire, à l'échec et, au mieux, à perdre un temps considérable. Pour cette raison, je n'aborderai aujourd'hui que les règles qui me semblent utiles à TOUS.

Dans le cas de l'écriture d'un roman, vous pouvez tenter de suivre mes conseils quelque soit votre profil. Si vous écrivez les scènes dans le désordre, prenez-les en compte pour chaque séquence, si -comme moi- vous abordez une nouvelle ou un roman dans le « sens de la lecture » -vous commencez par le début et achevez par la fin-, vous pouvez essayer de les respecter jusqu'au bout. Bref n'oubliez pas d'adapter autant que possible les méthodes et outils que vous glanez ici et ailleurs.



Mes cinq règles pour une première version



 

Premier jet



  • Écrire porte fermée

Pour ce premier point, je me permets d'emprunter la métaphore à S. King, issue de son ouvrage sur l'écriture On writing : A mémoir of the craft. J'écris le brouillon sans reprendre mon souffle et en restant centré sur moi. Je ne pense pas au lecteur ou à mes proches, seulement à ce projet et à ce que je souhaite pour ce dernier.

  • Accepter l'imperfection

Mon perfectionnisme m'a longtemps desservi. Alors que j'étais fière de toujours vouloir produire le meilleure, j'ai fini par me rendre compte que ce trait de ma personnalité me servait d'excuse : puisqu'il est impossible (encore moins lors d'une première version) de livrer une production parfaite, je ne terminais jamais rien. Comme l'a écrit Kundera : "Le droit intangible du romancier, c'est de pouvoir retravailler son roman." 

  • Refuser de stagner

Certains passages nous sont plus difficiles que d'autres à écrire -pour moi les scènes de sexe ont longtemps été sources d'angoisses-. J'ai choisis dans ce cas de me forcer à écrire envers et contre tout. Simplement parce que si un passage est mauvais, il me suffira de le réécrire lors de la deuxième version. Savoir que ce n'est qu'un brouillon m'épargne beaucoup de pression.

Néanmoins ce parti pris a ses limites. Certains écrivants ont besoin de maintenir l'ensemble de leur premier jet à un certain niveau de qualité. Dans ce cas, on peut toujours contourner la difficiculté. Entre crochets, décrivez simplement ce que vous n'avez pas encore écrit (par exemple « scène de baiser entre X et Y »).

  • Pas de recherches pendant l'écriture

Je suis une infatigable curieuse. Et un brin paresseuse. Pour ces deux raisons, je n'effectue aucune recherche en cours d'écriture. Imaginons que mon héroïne offre une orchidée rare à un personnage. Or je ne connais rien aux fleurs. Si j'ai le malheur de lever le nez de mon manuscrit, il peut arriver deux phénomènes...

Soit je suis d'humeur travailleuse et je vais aller chercher l'information en question, très motivée. Hélas ma soif de connaissance entrera en scène et je me retrouverais, une heure plus tard, en train de lire l'histoire complète de la culture de l'orchidée depuis le dix-septième siècle.

Soit je suis d'humeur paresseuse et je me servirais de cette recherche comme prétexte pour glander sur Wikipédia -et je me retrouverais, je ne sais comment, à lire un article sur la reproduction des oursins.

Voilà pourquoi je ne fais pas de recherche et inscrirais [espère rare d'orchidée] directement dans mon texte.

  • Ne pas revenir en arrière

La dernière règle que je respecte ressemble à la précédente sauf qu'il s'agit de recherches dans mon propre brouillon. Je ne reviens jamais en arrière. Pas de correction en cours de route -sinon mon perfectionnisme redevient un obstacle- ni de vérification. En général je me débrouille pour disposer de toutes les infos dont j'ai besoin -aspect physique de mes personnages, nom et description des lieux...-. Comme nul n'est parfait, il arrive que je doute d'un détail. Est-ce que le fameux Sergent Machain a les yeux marrons ou je n'ai jamais abordé la question ?

Dans ce cas, je préfère ne pas perdre mon temps à relire ce qui précède et j’inscris [couleur des yeux de Machain, à vérif']. Pourquoi ? Dans le cas d'une nouvelle ou d'un article, cela n'aura que peu d'incidence mais si votre manuscrit comprend 50 000 mots, l'exercice risque de vous porter préjudice.



Vous connaissez désormais ma méthode pour écrire la première version d'un texte, j'espère que cet article aura été utile...

En attendant, laissons ma curiosité prendre le pas :



Et vous, cher écrivant, avez-vous trouvé votre méthode d'écriture ?

Posté par Emilie Cognac à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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06 avril 2017

Mes astuces pour « entrer en écriture »



Ce mois-ci dans ma boîte à outils :  tout pour convoquer inspiration et motivation.

En écrivant l'article sur l'impératif de faire de la place, j'ai pensé à ma quête de l'inspiration et combien cette nécessité lui est liée. Qu'on envisage l'écriture comme un loisir ou un travail, si on décide de pratiquer sérieusement, il arrivera un jour où vous n'aurez pas envie de vous asseoir pour prendre le stylo. Que celui qui n'a jamais la flemme me jette le premier coussin, dont je me saisirais pour m'assoupir quelques heures minutes !

Oui, écrire est ma passion. Oui, j'accède souvent à une intense sensation de joiedevant ma feuille ou mon écran. Pourtant, certains jours, le canapé m'interpelle, le ménage fronce des sourcils, le désir de papoter avec une amie me taraude. Et c'est là, dans ces instants d'hésitation que réside la différence entre ceux qui progressent et les autres. Comme il serait facile de s'abriter derrière l'excuse de l'inspiration : « Ah, je ne suis pas d'humeur à écrire... Je manque d'inspiration, pauvre de moi ! Tant pis, j'écrirai demain... ».

Au lieu de cela, j'ai cherché des solutions pour écrire malgré tout. Non pas me forcer mais me mettre en humeur d'écriture. Je ne dis pas que ces propositions vous conviendront, ni qu'elles feront des miracles. Toutefois elles peuvent aider quelques écrivants à (re)trouver la motivation.

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Se créer un rituel



Selon Twyla Tharp, célèbre chorégraphe et auteure de l'ouvrage The Creative Habit : learn it and use it for life, les rituels sont primordiaux pour entretenir sa créativité. Ces habitudes peuvent consister en ce qui vous correspond le mieux. Ce peut être se préparer une tisane puis la déguster en lisant la production de la dernière séance. Ou encore vous installer dans un endroit particulier. À force de toujours pratiquer quelques gestes ou actions avant d'écrire -ou peindre, ou danser,...-, le simple fait d'accomplir le « rituel » vous mettra dans le bain. Comme si vous disiez à votre esprit : là, je m'apprête à travailler, à créer. Et hop, votre cerveau se mettra en « mode créativité ». Un peu comme le fait de sourire nous met de meilleure humeur même quand le sourire est d'abord de « façade » -une étude scientifique a étudié le phénomène, si vous en connaissez les références, partagez-les en commentaires, je n'arrive plus à les retrouver-.

Je ne peux que vous conseiller de mettre en place un rituel et de vous y tenir pour que ce dernier devienne ce coup de pouce qui change tout.

 

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Entrer en écriture grâce à celle-ci

 

Dans l'article que j'évoquais en introduction, je parlais d'écrire pour faire place nette ou vider la poubelle de vos émotions. Je connais quelques auteurs qui utilisent cette pratique. Faire appel aux mots pour trouver les mots. Vous pouvez soit parler de vous -et de vos difficultés- soit utiliser une consigne d'écriture. Cela correspond finalement aux gammes pour les musiciens ou au travail à la barre pour les danseurs. Personnellement, j'utilise rarement cette méthode. En vérité, j'y ai recours seulement devant un blocage très important. Pourquoi ? Parce que j'ai du mal à me détacher des phrases que je viens d'écrire et que cela revient alors à une rumination sur le papier. Reste que c'est une piste qui convient à certains. Je répète qu'il n'y pas UNE recette miracle, seulement des pistes pour trouver ce qui vous aidera VOUS.

 

La méditation et autres outils personnels...

 

Enfin je vais vous parler de ce que je mets en place lorsque je ne suis pas d'humeur à écrire. Non seulement je dispose de mes propres rituels de secours mais aussi de quelques outils auxquels je fais appel quand mes habitudes ne suffisent pas. La première pratique que je tente reste une courte séance de méditation. Cinq à vongt minutes suffisent en général. Je reviens au moment présent, je me « recentre » et cela me ramène à un état qui me convient particulièrement pour écrire. Dix-neuf fois sur vingt, la méditation résout mon problème. Et si vraiment, je continue à bloquer ou à avoir la flemme je...vais prendre une douche. Oui, oui, vous avez bien lu. Pourquoi la douche ? Parce que c'est un moment où je lâche complètement prise. C'est un peu mon couteau-suisse émotionnel. Un blocage d'écriture ? Une douche. Un problème avec mon manuscrit ? Une douche. Une angoisse diffuse ? Une douche. Pas très écologique mais ça fonctionne.

À défaut du coup de la douche, se connaître est le premier impératif. Observez-vous et trouvez vos propres outils, vos propres astuces pour vous mettre en posture d'écriture...



Et vous, quelles astuces vous aident à « entrer en créativité » ?

25 mars 2017

Consigne d'écriture n°2 - « Lipogramme »



La consigne

 

Après l'amorce de la dernière fois, j'ai préféré m'imposer une contrainte formelle. Vous connaissez le lipogramme ? Allons jeter un œil sur la définition : Œuvre littéraire dans laquelle on s'astreint à ne pas faire entrer une ou plusieurs lettres de l'alphabet.

J'ai donc choisi de ne pas utiliser la lettre « U »...

 

Mon texte

LettreU

Extrait de mon Art Journal


Le kidnapping

Les forces de l'ordre sont en alerte, les gyrophares projettent des rondes colorées dansant avec le macadam sombre. L'agent Wolowski donne ses ordres de sa voix aigre : le temps presse ! Le technicien déploie le matériel nécessaire et les policiers interrogent les témoins. En cet instant, les indices ont la légèreté des top-modèles parisiens. Dolorès Galandry a rapporté vingt fois la scène : la victime rentrait chez elle, après l'école. Sac à dos violet, jeans noirs, polo vert pomme. Elle venait de se séparer de sa camarade à l'intersection précédente. Les amies faisaient en général le trajet ensemble. La camionnette noire avait ralenti et l'homme -grand blond capillairement fort limité- s'était saisi avec violence de la lettre. Il l'avait jetée à l'arrière, était remonté, et son acolyte -la vieille était incapable de le décrire- avait démarré en trombe. Le sac d'école était resté là, petit cadavre violet. Dolorès jardinait -l'activité de ses vendredis après-midi-, elle s'était précipité chez la famille de la victime.

Madame Phonème a l'impression de descendre en enfer, l'attente est interminable. L’œil bordé de tristesse, elle tripote son alliance, les mains agitées de tremblements intermittents.

— On n'est pas riches... Je ne comprends pas.

Les lèvres serrées, lame de rasoir rose pâle, elle répète :

— Je ne comprends pas.

Mais Wolowski reste concentré :

— Si ce n'est pas l'argent... Votre mari est bien magistrat ?

— Il travaille à l'AS. Il gère l'admission des termes d'argot.

— En octroyant les permis de travail à ces derniers, n'est-ce pas ?

— Il est en séminaire à Perpignan. Je l'ai appelé, il va arriver. Je... Elle est si gentille ma petite lettre. Elle travaille bien à l'école. Elle rêve de devenir sigle.

La mère montre les derniers contrôles de sa fille : des A à foison. Incapable de se contenir, elle fond en larmes :

— Mon bébé... Ma petite voyelle... Rendez-la moi... Rendez-la moi...

 

Dès son arrivée, Gaspard Phonème prend sa femme dans ses bras et, sans regarder Wolowski, demande :

— Alors ?

— Mes hommes interrogent les voisins. Si les malfrats téléphonent, notre technicien enregistrera la conversation afin de les localiser.

La sonnerie retentit. Les parents ne savent s'ils doivent décrocher... Le hochement de tête de Wolowski donne à Gaspard la force de répondre :

— Allô ?

La voix énonce, désincarnée :

— La petite va bien et si notre demande est respectée, ça restera le cas. Sinon...

— Donnez-moi vos exigences... Allez-y. Je ferai mon possible.

— On exige le retrait de permis de liaison... Simple, dans votre position de magistrat.

— Je le ferai mais rendez-moi ma fille.

— Après le retrait.

Il n'insiste pas :

— Donnez-moi le mot concerné.

— Haricot. Le h aspiré devra être LA prononciation admise. Pas ce z infâme. Compris ? Les haricots resteront célibataires. Sinon...

Gaspard est dépité :

— Pardon, sir gangster... Mais c'est impossible.

— Im-... Ne mettez pas la santé de la petite en danger, Phonème.

Derrière les paroles d'acier, le père entend « Papa, papa... ». Le malfrat reprend :

— Alors... Phonème... Décidé à coopérer ?

— Je travaille à l'AS. Je n'ai pas accès à ce dossier.

— Plaît-il ?

— Le fichier P127T concernant les liaisons tolérées fait parti des démarches AT, pas AS. Moi, je gère les fichiers P125, P336 et P700BZ.

— Mais...

— Dans le cadre des permis 127T, c'est Alphonse Sème le responsable. Et encore... Le retrait de P127T exige le tampon officiel de la chargée des volte-face, Clitorine Zangbi. La démarche est très simple, Sème doit remplir le dossier 13B7P117T. Après, il le transfère à l'AS, donc moi. Je vérifie si le dossier est complet. Si c'est le cas, je le transmets à Zangbi. S'il le tamponne alors on finalise en demandant la certification ministérielle. Encore très simple...

Catastrophe : le monstre a raccroché ! Comment va-t-il le dire à sa femme ?

 

Après cet échec, les choses stagnent. Le soleil se lève, l'espoir abandonne la famille... Les parents sombrent dans le désespoir.

Le grincement de la porte d'entrée déconcerte Wolowski, la fillette s'avance :

— Papa ! Maman !

L'enfant s'élance dans les bras de madame Phonème :

— Ma petite U, ma poupée ! Te voilà de retour chez nous !

L'agent Wolowski, retrouvant enfin sa volubilité habituelle, s'accroupit devant la petite voyelle :

— Ceux qui t'avaient emmenée... Ils ont dit quelque chose ?

— Ils m'ont déposée devant l'école. Puis le grand chauve il a dit qu'il abandonnait le kidnapping mais pas la lutte pour la langue.

Vraiment ?

— Ouais. Même qu'il a pleuré longtemps... Il arrêtait pas de dire : « Putain d'administration... Putain d’administration... »



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16 mars 2017

Écrire pour faire place

 

Après deux articles dans la catégorie « Se réécrire », l'un proposant la tenue d'un journal d'estime de soi et l'autre d’exprimer sa gratitude, j'ai envie de me détacher du développement personnel.

Avant d'utiliser l'écriture comme outil au service d'une philosophie ou de grands principes, elle m'a d'abord aidée dans mon quotidien. Simplement à faire de la place. Comment ? Pourquoi ? Laissez-moi tout vous expliquer.

 

Effacer le tableau...

 

Vous souvenez-vous de ce grand tableau à l'école primaire ? Noir ou blanc, l'odeur des craies ou des feutres... Dans la plupart des classes existe un roulement de l'élève de service. Vous savez, l'enfant si fier d'assister le maître : en distribuant les feuilles, en écrivant la date et, le soir, en nettoyant ce grand tableau. Ah... Effacer la journée de travail. Faire place nette pour le lendemain. Il ne viendrait à l'idée d'aucun professeur, le matin suivant, d'écrire par-dessus les énoncés et exercices de la veille.

Et pourtant c'est ce que la plupart d'entre nous tentons de faire. On se couche rempli des joies, chagrins, victoires et rancœurs du jour. On dort en compagnie de ce capharnaüm et le lendemain on se lèvre comme si de rien n'était. Prêt à gribouiller par dessus les événements de la veille.

Au quotidien, nous aurions pourtant besoin de faire place nette, d'effacer le tableau de notre journée. Pour cela une minute suffit, quelques phrases déposées sur une feuille volante, dans un cahier ou sur smartphone... Ne vous perdez pas dans les détails ni dans les interprétations ou les analyses, plutôt quelque chose du genre :

« Longue journée. Rencontré H, très sympa. Réunion avec Mr D : gros conflit, pas encore de solution. »



Sortir les poubelles de nos émotions

 

Dans la première partie, nous avons parlé du quotidien, des micros-événements. Écrire est encore plus efficace face à des émotions intenses. Notre cœur et notre esprit sont de vraies poubelles : on y accumule des tas de choses, on les laisse pourrir dans un coin. Puis quelques jours/semaines/mois plus tard on s'étonne que la moisissure envahisse tout le reste. Certains d'entre nous ne laissent pas les déchets dépérir : ils vident leur poubelle sur les personnes qu'ils aiment le plus.

Parce que ce sont nos proches qu'on a sous la main, c'est sur eux qu'on se retrouve à déverser nos poubelles. C'est comme ça que, surmené au travail, on peut se retrouver à crier sur nos enfants ou notre conjoint...

 

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Il existe nombre de manières de vider nos poubelles : en se confiant à un ou une ami(e), en consultant un thérapeute, en pratiquant une activité exutoire... Mais quoi de plus accessible qu'un stylo ? Parce qu'il ne nous est pas toujours possible de téléphoner à notre confident ou d'attendre cette séance de yoga qui nous fait tant de bien... Dans ce cas, écrire sa colère, ses angoisses peut faire le boulot. Quitte à mettre ça dans une vraie poubelle à la fin.

Bref ne laissez pas les déchets s'empiler dans votre esprit. Non seulement il y a toujours un moment où ça déborde mais cela occupe de la place. Un espace dans lequel vous pourriez collectionner tant de jolies choses...

 

Mémoire vide, mémoire vive ?

 

Selon Daniel Levitin, un spécialiste des neurosciences, professeur de psychologie cognitive, existe le principe d'externalisation. C'est le fait de ne pas remplir sa tête de choses qui n'ont rien à y faire. Il préconise pour cela d'écrire le plus possible dans son agenda, de s'en servir comme d'une extension de sa mémoire. Allégez la charge d'informations que vous avez à traiter ! Ne vous contentez pas de noter vos rendez-vous mais aussi tout ce dont vous vous efforcez de vous souvenir -horaires de magasin, tâches à effectuer, identifiants internet,...-. Non seulement tout cela prend de la place mais épuise votre énergie.

La thèse de monsieur Levitin reste une merveilleuse découverte pour la maniaque d'organisation que je suis. Désormais quand un de mes proches se moque gentiment de ma manie de faire des listes pour tout, j'ai une bonne excuse...

 

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Daniel Levitin

 

09 mars 2017

L'écriture avec l'Art du Kaizen

 

Le mois dernier, j'abordais la question de l'écriture des scènes de sexe. Thème intéressant maisà destination des écrivants forcenés.

Pour varier, j'avais décidé de proposer en mars une chronique pour ceux qui n'écrivent pas -encore !- régulièrement. Ceux qui voudraient se mettre sérieusement -du moins quotidiennement- à l'écriture mais s'épuisent par avance. Le manque de temps, la difficulté de changer ses habitudes, le perfectionnisme,... autant d'obstacles à un projet à long terme.

Il existe pourtant une solution pour dépasser ces difficultés : le Kaizen, la méthode des petits pas.

Cette proposition nous vient du Japon, par l'entremise de Robert Maurer via son ouvrage Un petit pas peut changer votre vie : la voie du Kaizen. Personnellement, je l'ai découverte grâce à mon magazine fétiche Flow (dont il faudra que je vous parle ici).

 

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Le Kaizen : koi za ko ?

La méthode du Kaizen consiste en un principe très simple : pour atteindre un objectif, nul besoin de s'épuiser à essayer de tout chambouler tout de suite, il suffit d'avancer un petit pas après l'autre.

Là où cela diffère de ce que j'avais pu lire auparavant est que les pas à effectuer sont vraiment minuscules. Vous voulez vous remettre au sport ? Alors commencez par courir une min par jour. Oui une seule petite minute. On peut décider de continuer ainsi aussi longtemps que l'on veut et quand on se sent prêt on ajoute un autre petit pas (pourquoi pas courir 3 min ?). L'idée est qu'avancer sans effort, c'est toujours avancer.

Kaizen

 

L'écriture en 4 petits pas...



Le Kaizen peut s'appliquer à tout : le dessin, le sport, vaincre sa timidité et bien sûr...écrire. Pour vous simplifier encore plus la vie, je vous propose de suivre 4 petits pas d'écriture.

Pour cela, ill vous faut : un espace où écrire. Je pense que c'est mieux de centraliser vos productions afin de voir concrètement vos petits pas. Un cahier, un calepin, quelques feuilles de votre agenda ou de votre journal... Bref comme vous voulez.

Ensuite vous choisissez votre premier pas. Par exemple écrire une phrase par jour. Ou pendant une minute. Une fois à l'aise, mais surtout prenez votre temps, vous passez à deux phrases, ou deux minutes. Et voilà !

 

Lao Tseu

 



Suivez gratuitement le programme

« L'écriture créative en 28 jours... »

 

Vous préférez être guidé dans votre démarche ? Je vous propose de suivre le programme « Se (re)mettre à l'écriture créative en 28 jours », pour cela rien de plus simple :

  1. Si ce n'est déjà fait, inscrivez-vous à la newsletter de l'Écrhistoires

  2. Inscrivez-vous directement par mail (emiliecognac@ecrhistoires.fr) ou laissez un commentaire sous l'article dédié à ce programme. ICI

La première session de aura lieu du 01 au 30 avril. Chaque matin, vous recevrez directement dans votre boîte mail un énoncé simple d'écriture, à la portée de tous.

Le programme prend très peu de temps : pas plus d'une minute la première semaine, trois minutes la deuxième, cinq minutes la troisième et sept minutes la dernière. Une manière simple, ludique et accessible de se (re)mettre à l'écriture.

Vous écrivez déjà régulièrement ? Rien ne vous empêche de nous rejoindre pour vous amuser !

Si vous avez des questions, n'hésitez pas à les poster en commentaires ou à me contacter directemen (emiliecognac@ecrhistoires.fr).

 

Prêt à faire ce petit pas en ma compagnie ?

 

25 février 2017

10 raisons de pratiquer des exercices d'écriture

 

Si ceux qui aimeraient écrire sans oser passer à l'acte se tournent facilement vers les ateliers d'écriture, les écrivants1 se montrent parfois réticents à suivre des consignes. Or il existe de très bonnes raisons de pratiquer régulièrement de tels exercices...



Pourquoi suivre des consignes d'écriture ?

 

10 raisons

 

Envie de tenter l'aventure ?

 

Environ une semaine sur deux, je m'imposerai une consigne d'écriture et publierai ma production ici. Pour ne pas multiplier les publications, j'ai décidé de ne pas partager d'avance l'exercice sur le site mais de donner ce dernier dans la newsletter.

Machine

En vous inscrivant à la newsletter, vous pourrez donc recevoir les consignes directement dans votre boite mail...

Alors...

Prêt à me suivre ?

 

1Ceux qui pratiquent l'écriture au sens large du terme

23 février 2017

Les dictionnaires : les alliés de tous



Ce mois-ci dans ma boîte à outils : les dictionnaires



Le mois dernier, pour inaugurer la boite à outils, je m'amusais à vous parler des gros mots. Un article finalement tout à fait sérieux, que vous pouvez retrouver ici... Lors de l'élaboration de cette première chronique, j'avais eu recours à un outil bien connu de qui manie un tant soit peu la langue : le dictionnaire. Finalement, puisque c'est « l'outil » que j'utilise le plus fréquemment, il semblait logique d'aborder le sujet. En ligne, sur papier, spécifiques, nombreux sont les dictionnaires qui, au quotidien, sont devenus des alliés.

 

Cit-dico

 

Les dictionnaires en lignes



À l'ère du numérique, il serait dommage de ne pas profiter des dictionnaires en ligne. Définitions et vocabulaire à porter de clique, quoi de plus simple et sans danger ? Sauf que l'on peut très bien, dans la précipitation, utiliser Internet à mauvais escient. Le risque est d'utiliser des informations dépassées ou pire erronées. Si, pour écrire votre roman contemporain, vous utilisez le Littré1, il va de soit que vous risquez quelques déconvenues.

Pour ce qui est du bon vieux dictionnaire de français, je ne jure que par le site de Larousse, que je trouve ergonomique et sérieux. Lorsque je donne des définitions, elles sont en général issu de cet espace.

Par contre quand, plus rarement, j'ai besoin d'avoir recours à un dictionnaire des synonymes je préfère de loin aller . Agréable visuellement, simple d'utilisation et précis, c'est un des mes sites favoris. Si aujourd'hui je me contente de partager mes ressources, il faudra à l'occasion que je revienne sur l'utilisation particulière du dictionnaire des synonymes. Refuser de le consulter ou en abuser peut jouer contre vous.

De manière sporadique, j'ai besoin d'un dictionnaire des rimes. Ma bibliothèque est pourvue d'un tel ouvrage (acheté il y a plus de 15 ans) mais j'avoue que je le sors si peu souvent qu'il se cache derrière deux rangées de romans... Donc il m'a fallu trouver une solution plus pratique : ce site. De même que pour le dictionnaire de synonymes, je pourrais écrire un article sur la question.

 

Synonymes

 

Les dictionnaires en ligne sont des outils fort utiles mais certains ouvrages papiers continuent d'accompagner mon travail...

 

Les irremplaçables papiers



Les trois dictionnaires « papier » que je feuillette le plus ne sont pas des compagnons quotidiens dans mon travail sur l'écriture. Mais le plaisir que j'ai en les consultant, la myriade d'éléments que j'ai appris grâce à eux, font qu'ils avaient leur place dans cet article.

Le premier, et non des moindres, date de l'époque fort lointaine où je possédais encore une carte d'étudiante. Un ouvrage de référence, acquis pour un cours, que je consulte encore de temps à autre, parfois pour le simple plaisir d'apprendre une broutille ou deux. Il s'agit du Dictionnaire étymologique et historique de la langue française de Beaumgartner et Ménard. Possible qu'après toutes ces années, mon édition date quelque peu mais je l'adore. Oui, oui, j'adore un dictionnaire, on s'abstient de se moquer, merci... J'évite de le sortir quand je suis submergée de travail car j'ai tendance, quand je plonge dans ces pages, à m'y noyer avec délectation.

Viennent ensuite deux parutions de Larousse qui sont sans doute très plaisantes mais que je consulte pour le boulot. Le premier est le Dictionnaire des expressions et locutions traditionnelles. On peut trouver son équivalent en ligne pourtant je le préfère dans sa version papier -allez comprendre...-. Riches d'exemples, il fourmille de petits trésors...

Enfin le troisième me sert pour la correction, encore une édition Larousse : Dictionnaire des difficultés de la langue française. Lorsque -je ne sais pas encore quand mais c'est prévu- je consacrerai un article sur mes outils pour la correction, nous verronsi son utilisation plus en détails. Reste que c'est un ouvrage de référence dont je peux difficilement me passer. Quand j'aborde la thématique « Retravailler un texte » avec un client, je l'emporte avec moi.

 

Pour conclure, j'avoue que d'autres dictionnaires sortent régulièrement de ma bibliothèque (Dictionnaire de l'Ancien Français, de mythologie, des symboles, dictionnaire culturel de la bible...) mais ils sont si spécifiques que je préfère les garder pour les sujets auxquels ils sont liés...

Peu importe ceux que vous utilisez, faite-le à bon escient et, surtout, prenez du plaisir à baguenauder dans le paysage varié de notre langue...

 

Et vous, les dictionnaires, numériques ou papiers ? Généralistes ou spécialisés ? Partagez vos trouvailles...

 

 

1 Dictionnaire ancien, paru de 1873 à 1877

26 janvier 2017

Gros mots, grossièretés et autres jurons



Ce mois-ci dans ma boîte à outils : les gros mots.

J'aurais pu commencer cette nouvelle catégorie -à retrouver une fois par mois- avec une définition un brin poussiéreuse et savante, telle la stichomythie1. Mais non... Je préfère commencer par un thème tout aussi important -oui,oui...- mais un poil de licorne plus amusant : les gros-mots, jurons et autres joyeusetés que notre belle langue nous offre.

Mais en quoi les gros mots ont-ils leur place dans la boîte à outil d'un écrivant ?

Tout d'abord un petit rappel, ami lecteur, sur ce que j'entends par gros mot. J'ai choisi de m'en tenir à la définition qu'en fait Pierre Guiraud Il s’agit plutôt des termes qui choquent parce qu’ils touchent des domaines tabous notamment la religion, la sexualité et la scatologie.2

 

haddock-insulte

 

Les gros mots : un art mouvant



En général, on qualifie une langue de vivante parce qu'elle est pratiquée de nos jours mais, pour moi, la première caractéristique d'une langue vivante est bien qu'elle est douée de vie. Donc dans le mouvement, la transformation, l'évolution. Vouloir graver le français dans le marbre d'une académie serait un blasphème. Les gros mots, comme tout le reste de notre vocabulaire, ont un passé. À chaque terme même grossier correspond une histoire, une biographie, une fiche d’identité.

Prenons un mot à la vulgarité limitée mais beaucoup utilisé dans nos embouteillages : le bon vieux « con ». Son arrivée dans notre langue daterait du XIIIe s. et ne désignait alors que les parties naturelles de la femme3 . À cette époque, c'était certes un mot qui évoquait l'intimité mais ce n'était pas une insulte. Ce n'est qu'au XIXe s. que « con » est devenu une injure vulgaire au sens d’abruti, de crétin. Et que dire de notre langue contemporaine ? dans laquelle on peut se demander si con, un peu usé, possède encore l'aura de scandale attaché aux gros mots...

Gardez cela à l'esprit, que les mots -gros ou pas- ont tous une histoire et que le sens qu'on leur donne aujourd'hui n'est peut-être pas celui qu'on leur prêtait hier.

 

Figues_-_couille_du_pape

Variété de figues communément appelée "Couille du pape" - et oui ça me fait rire... 

 

Le gros mot au service du personnage



Le plus souvent lorsque l'on rencontre des gros mots dans un roman, ils sont placés dans la bouche ou les pensées d'un personnage.

N'oubliez pas que tous les dialogues n'ont pas pour fonction de donner du réalisme à l’œuvre. Prenons pour exemple Oscar Wilde. Dans Le Portrait de Dorian Gray, les dialogues fourmillent de bons mots, d'aphorismes,... L'esprit prime sur le réalisme et c'est, entre autres, ce qu'apprécient ceux qui admirent Wilde.

Mais si vous voulez que vos dialogues apportent l'impression d'être « réels», les gros mots auront leur place dans votre boite à outils.

Dans l'idéal, chacun de vos personnages doit être identifiable par sa manière de « parler ». Notre langage transporte toute notre histoire et dépend aussi bien de notre éducation, notre lieu de vie, notre niveau social que de notre caractère ou de notre rapport aux autres et à nous-même...

Quelques termes d'argots, un gros mot ou une expression imagée situent parfois plus efficacement un personnage qu'un interminable paragraphe sur sa biographie. Émile Zola, par exemple n'hésitait pas à donner à ses personnages un ancrage profond dans leur réalité sociale : Nom de Dieu de nom de Dieu ! répéta Maheu en relevant la tête. Nous sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça (Germinal, p.175)

Dans la même idée, le récit lui-même peut se situer depuis le point de vu d'un personnage. Une description de l'océan changera du tout au tout selon si elle est transmise par un narrateur neutre, une jeune femme romantique ou un artiste dépressif. Bref si vous décrivez un lieu ou un événement à travers le prisme d'un personnage qui émaille ses dialogues de quelques gros mots bien sentis, en parsemer intelligemment votre texte rendra le passage plus cohérent et dynamique.

Les gros mots peuvent donc participer à une bonne caractérisation des personnages.

 

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La rue dans le texte et le style

 

Il me semble difficile de parler seulement de la place du gros mot dans la littérature car il s'agit plus souvent de la question plus vaste de l'oralité. Depuis Rabelais et sa volonté d'explorer le français, (langue vulgaire tout entière à l'époque où seul le latin était admis), en passant par Céline et l'anti-héros de Voyage au bout de la nuit, parvenir à jouer sur l'oralité est un exercice difficile. Mais cela nous prouve que la crudité, les gros mots, et la vulgarité ne sont que des outils. À partir de là, seul le travail et le talent des auteurs décident de ce que ces outils peuvent devenir : vecteur du réel chez Zola, dénonciation satirique chez Rabelais, claque stylistique chez Céline, poésie érotique pour Chimo (Lila dit ça),...

Comme tout outil et technique, vous avez tout à gagner à en expérimenter l'utilisation...

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Alors, ces gros mots... Vous les utilisez ou pas ?

 

 

 

1 Dialogue en vers dont chaque réplique occupe un seul vers, Lexique des termes littéraires, ouvrage dirigé par Michel Jarry, Le Livre de Poche, 2001

2 Cité dans l'article L'injure en littérature française : un jeu langagier à enjeux spécifiques RIHAM EL KHAMISSY Université d'Ain Shams, Le Caire

3 Dictionnaire de l'ancien français, Algirdas Julien Greimas, Larousse, 2001