29 mars 2018

La poésie 3 – le sonnet

 

Dans la première partie des articles sur la poésie, je vous expliquais que les poèmes à forme fixe ont longtemps dominé le paysage littéraire. Dans le même paragraphe je sous-entendais que le sonnet est la forme la plus connue. Il est vrai qu'il a longtemps dominé la littérature française. Pour résumer, le sonnet est un poème de 14 vers répartis en deux quatrains (strophe de quatre vers) et deux tercets (trois vers). Ces deux dernières strophes sont souvent étudiées comme un seul sizain.

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose,
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube, de ses pleurs, au point du jour l'arrose;

La Grâce dans sa feuille, et l'amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur,
Languissante, elle meurt, feuille à feuille déclose;

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.

Ronsard, Amours de Marie, 1556.

Le sonnet nous vient directement d'Italie comme nous l'indique le terme sonetto qui découle du latin sonare « sonner ». Il arrive en France au début de la Renaissance et est introduit par Marot et Mellin de Saint-Gelais. Si je le précise c'est qu'une des formes du sonnet nous vient justement de Clément Marot qui, pendant l'été 1536, écrit le premier sonnet en langue française.

Vous l'aurez compris, le sonnet existe sous plusieurs formes. Pour le comprendre, nous allons passer en revue les trois principales : le sonnet italien -ou marotique-, le sonnet français -ou de type Peletier- et le sonnet élisabéthain -ou shakespearien-.

I. Le sonnet italien ou marotique

 

Le sonnet qui figure dans l'introduction, Amours de Marie de Ronsard, illustre parfaitement ce qu'est un sonnet marotique.

Comme l'indique le titre de cette partie on le nomme aussi « italien » or cette appellation n'a aucune vérité historique car on ne rencontre pas la forme marotique dans la poésie italienne.

Je préfère donc le nommer selon le poète qui l'a utilisé en premier : Clément Marot.

Ce sonnet marotique se caractérise par la disposition de ses rimes. Si on fait correspondre à chaque rime une lettre de l'alphabet cela donne : abba, abba, ccd, eed.

Dans certains cours -ou quelques articles sur le Web- j'ai eu la suprise de voir que dans la définition même de sonnet, on mentionnait l'alternance des rimes masculines et féminines, ces dernières étant celle qui se terminent par un e muet comme drôle et rôle. Or cela ne fait aucunement parti de la forme fixe du sonnet. Ni de celle, plus particulière, du sonnet marotique. Cette confusion provient peut-être de la « célébrité » de l’œuvre de Ronsard qui a été le premier a ajouter cette alternance.

Pour exemple, un sonnet marotique passé à la postérité :

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée : et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup d'avantage ?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,

Plus mon Loire Gaulois, que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur Angevine.

                                                           Joachim du Bellay, dans Les Regrets

Cette forme, dite marotique, se généralisera en France entre 1536 et 1539.

 

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II. Le sonnet français ou de type Peletier

 

Le sonnet Peletier comporte deux quatrains de même forme que ceux des sonnets marotiques, avec des rimes embrassées (abba). La différence réside dans les tercest qui au lieu de présenter le schéma ccd, eed utilisent le suivant : ccd ede. De plus, il est d'usage pour ce type de sonnet d'alterner les rimes féminines (comportant un e muet) et masculines.

Ce sonnet apparaît en 1547 -quatre sonnets dans les Œuvres poétiques de Jacques Peletier du Mans qui nomme cette forme particulière-. Dans la décennie suivante, la majorité des sonnets français relève soit du type marotique soit du type Peletier.

Ce succès perdurera puisqu'on peut trouver des sonnets français chez Baudelaire en 1857 !

« Sed non satiata »
Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l’opium, au nuits,
L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane ;
Quand vers toi mes désirs partent en caravane,
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme,
Ô démon sans pitié ! verse-moi moins de flamme ;
Je ne suis pas le Styx pour t’embrasser neuf fois,

Hélas ! et je ne puis, Mégère libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l’enfer de ton lit devenir Proserpine !

                                              Charles Baudelaire, in Les Fleurs du Mal

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Charles Baudelaire par Étienne Carjet vers 1862

 

III. Le sonnet élisabéthain ou shakespearien

 

Le troisième type de sonnet possède plusieurs dénominations : élisabéthain, shakespearien ou anglais. En effet il a été codifié dans ce pays. Ce sont surtout les poètes « modernes » qui l'ont utilisé, particulièrement Baudelaire et Mallarmé.

S'il comporte bien 14 vers, sa forme diffère sur les autres points. Il se présente en trois quatrains puis d'un distique -réunion de deux vers-. Les rimes elle-mêmes se distinguent des sonnets marotiques et de type Peletier puisque celles des quatrains sont croisées (de format abab) et différentes pour chaque strophe. Finalement les sonnets shakespeariens se présentent comme suit : abab cdcd efef gg.

 

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Mallarmé reste sans doute le poète qui a le plus popularisé le sonnet élisabéthain. Son premier sonnet shakespearien semble daté de 1887 et a été publié dans la revue L'Art et la Mode :

     La chevelure
La chevelure vol d'une flamme à l'extrême
Occident de désirs pour la tout éployer
Se pose (je dirais mourir un diadème)
Vers le front couronné son ancien foyer
Mais sans or soupirer que cette vie nue
L'ignition du feu toujours intérieur
Originellement la seule continue
Dans le joyau de l'œil véridique ou rieur
Une nudité de héros tendre diffame
Celle qui ne mouvant bagues ni feux au doigt
Rien qu'à simplifier avec gloire la femme
Accomplit par son chef fulgurante l'exploit
De semer de rubis le doute qu'elle écorche
Ainsi qu'une joyeuse et tutélaire torche
Comme souvent en littérature, et particulièrement en poésie, le cadre formel s'est assoupli. Pourtant, il me semble primordial de connaître et comprendre ces limites afin de les franchir.

 

Quel genre de sonnet préférez-vous ?