10 août 2017

Personnages : dix éléments indispensables

 

Dans l'écriture de fiction -romanesque ou scénaristique- la place des personnages est primordiale. Que serait Orgueil et Préjugé sans la fougueuse Elizabeth Bennet et le charismatique MrDarcy ? Aurions-nous la même fascination pour le roman d'Oscar Wilde sans l'humanité trouble de Dorian Gray ?

Soyons franc : il n'existe pas de recette magique qui permette d'obtenir ce petit quelque chose en plus, cette magie qui transforme un être de papier en une incarnation de chair et de sang. Néanmoins certains aspects me semblent indispensables pour tendre vers cet idéal. Ces quelques éléments ne feront pas de miracle mais vous aideront à construire vos personnages.

Certains auteurs élaborent soigneusement des « fiches de personnage » avant même de commencer à écrire. Ce n'est pas mon cas mais peu importe la méthodologie ; à terme les personnages principaux comportent tous ces dix ingrédients.

I. Une carte d’identité

  1. Un état civil

Commençons par le plus évident : l'état-civil ! Pas besoin de connaître tous les détails mais vous devrez pour le moins savoir le nom et l'âge de votre personnage.

Pour ce qui est de nommer les héros -ou personnages secondaires-, il existe plusieurs écoles. Certains se focaliseront sur la sonorité, d'autres sur la véracité -prénom en adéquation avec l'époque par exemple-, il y en a même qui misent sur un lien entre le nom et le rôle / caractère du personnage. Qu'importe... N'oubliez pas que rien n'est gravé dans le marbre, je suis en train d'écrire une trilogie et mon héroïne vient juste de changer de prénom alors que j'en suis au milieu du deuxième opus !

CNI

  1. Un physique

Ici pas la peine de connaître le moindre grain de beauté de notre personnage mais de garder une trace de son apparence générale : couleur des yeux / cheveux / stature / particularité physique. Il s'agit de ne pas se contredire lorsque l'on travaille sur un projet long.

  1. Une particularité

Personnellement j'aime bien octroyer à chacun de mes personnages une « particularité », quelque chose qu'il sera le seul à posséder dans le récit. Ce ne doit pas forcément être une rareté, seulement un signe extérieur qui marquera l'esprit du lecteur et différenciera facilement ce personnage des autres : des tâches de rousseur, le port de lunettes, un tatouage, une calvitie précoce...



Avec cela vous aurez les données de base du personnage mais rien qui le rendra véritablement attachant ou intéressant. C'est tout juste une enveloppe reconnaissable... Il est temps de lui donner une humanité.



II. Une humanité

  1. Un passé

Inutile de le rappeler, le passé est ce qui nous façonne : que nous nous construisions pour ou contre, grâce ou malgré, il me semble compliqué de comprendre quelqu'un sans savoir d'où il vient. Il en sera de même pour vos personnages. Là encore pas besoin de leur composer une biographie exhaustive, gardez à l'esprit quelques éléments de sa vie AVANT le temps du récit. Il ne sera peut-être pas pertinent de donner toutes ces infos au lecteur, cela permettra surtout la cohérence dans la trajectoire du personnage.

Par exemple savoir que votre héros n'a pas pu faire d'études à cause d'une enfance pauvre aura une influence sur son rapport au savoir, à la culture ou à l'argent.

  1. Des aspérités

Là il s'agit surtout des personnages principaux : un héros trop parfait ou un « méchant » seulement monstrueux n'ont que peu d'intérêt. Tout être humain a des contradictions, des aspérités, des zones d'ombre et de lumière. À vous de jouer avec cela pour donner à vos personnages une complexité suffisamment intéressante pour apporter un plus au récit sans pour autant tomber dans le cliché.

  1. Un mode de fonctionnement

Savoir comment fonctionne un personnage est fondamental. Celui-ci est-il dominé par une vision manichéenne du monde, un respect de l'ordre et des règles ? Alors il réagira aux événements extérieur en gardant ce fonctionnement.

  1. Une voix

La voix combine la manière de penser et de s'exprimer. Cette notion arrive en dernier de cette partie parce qu'elle découle de tout le reste. Le vocabulaire utilisé changera en fonction du milieu dont est issu le personnage ainsi que de sa capacité à apprendre... Le phrasé et le rythme ne sera pas le même selon qu'il est introverti ou très sociale. En prenant tout cela en compte, vous parviendrez plus facilement à donner une coloration unique à cette voix. Dans l'idéal, un dialogue devrait être imputable à un personnage donné parce que « reconnaissable ».

III. Une existence « narrative »

  1. Un rôle dans l'histoire ou la narration

Puisque nous avons désormais un personnage complet, avec un passé, un fonctionnement, une apparence,... il est temps de le placer dans le récit. De la même façon qu'un producteur/réalisateur engagera un acteur pour un rôle précis, il convient de savoir lequel incarnera le personnage en question. Pour les héros ou l'antagoniste, la question paraît d'une simplicité enfantine... Mais pour les autres ? Pourquoi ce personnage existe-t-il ? Pour aider le héros ? Pour apporter un peu de légèreté dans le récit ? Un personnage, même bon, doit servir à quelque chose.

  1. Un objectif

Là on revient au fonctionnement de notre personnage. Qu'importe son rôle dans le récit, il doit avoir un « objectif ». Ce dernier est le ressort qui le fera agir. Prenons un exemple : le collègue du héros existe pour lui faire perdre son emploi, il dénoncera une faute grave de notre personnage principal et le fera licencier. Mais pourquoi faire cela ? Est-ce un homme si ambitieux qu'il est prêt à tout pour évincer un « concurrent » ? Un père de famille nombreuse qui agit à contrecœur, par peur de perdre lui-même son emploi ?

  1. Un arc dramatique travaillé

On appelle arc dramatique la trajectoire émotionnel du personnage, comment les événements narratifs vont le transformer, le révéler... Un héros ou un personnage secondaire ne sera pas le même au début et à la fin de son existence dans le récit. De la même façon que le caractère du personnage aura une influence sur sa manière d'agir aux événements, ces derniers auront à leur tour une influence sur lui. Par exemple une héroïne très jeune confrontée plusieurs fois à la trahison deviendra sans doute plus méfiante.

Connaître l'arc dramatique d'un personnage permet d'être attentif à garder le récit dans une dynamique, à ne pas trop s'égarer en cours de route.

 

Perso

Cet article aborde de nombreuses notions... S'il rappelle les fondamentaux, j'espère avoir l'occasion de revenir plus précisément sur chacun de ses éléments.

Il est inutile de faire une liste de ces « indispensables » à chaque fois que vous écrivez mais cela devient intéressant quand un personnage vous semble faible. Pour vous aider à trouver ce qui « cloche ».

 

Quel exemple de personnage particulièrement réussi vous vient à l'esprit ?

 


27 avril 2017

Du bon usage du dictionnaire des synonymes



Ce mois-ci dans ma boîte à outils : le dictionnaire des synonymes

En février - deux mois déjà !-, je vous présentais ici les dictionnaires que je consulte au quotidien, aussi bien en ligne que sur papier. Pour les premiers j'évoquais un site que je fréquente régulièrement, ce dictionnaire des synonymes, dont l'interface très simple permet une utilisation rapide et agréable. Je précisais aussi qu'il faudrait « à l'occasion que je revienne sur l'utilisation particulière du dictionnaire des synonymes. Refuser de le consulter ou en abuser peut jouer contre vous. » Chose promise blablablabla... Me voilà donc prête aujourd'hui à aborder ce point particulier. L'objectif de cet article est limpide : poser quelques principes simples pour que cet outil ne se retourne pas contre vous !

Pour rendre cet article plus parlant, j'ai décidé de partir d'un texte qui nous servira d'exemple. N'écoutant que mon courage -comment ça, j'en fais un peu trop?-, j'ai choisi un de mes écrits et l'ai retravaillé dans le mauvais sens que nous puissions nous livrer à quelques expérimentation...

 

Synonymes

 

Un allié pour éviter les répétitions

Voici donc notre exemple, dans lequel les termes qui se répètent figurent en gras. Le dictionnaire des synonymes ne réglera pas tout mais nous donnera un coup de main appréciable dans la quête du mot juste.

« Indifférent à la réputation désastreuse du quartier, l'enfant courait sur les pavés irréguliers d'Adragar. Quiconque à Gramzla désirait poser un orteil sur les limites de la loi, connaissait ce quartier. Prêteurs sur gage, receleurs, voleurs virtuoses : du moment qu'on déliait les cordons de sa bourse, tout pouvait s'acheter ici. L'enfant galopait, sans se préoccuper des alentours lorsqu'il freina brusquement, manquant s'étaler. Ça devait se trouver par là... Reprenant son souffle, il hésita à demander sa route. Il ne savait pas lire et répugnait à l'avouer. Ce problème serait bientôt réglé : avec l'argent cousu dans son revers de son pantalon, il pourrait prendre quelques cours chez maître Falamedes. C'était payer une fortune pour peu d'instruction mais l'autre possibilité, se vendre comme esclave quelques années, lui répugnait. De plus, avec son œil en moins et la cicatrice affreuse qui lui barrait le visage, qui l'aurait acheté ? Penser à ça lui provoquait toujours des démangeaisons et il souleva son bandeau noir pour se gratter l’œil discrètement. Quand sa pute de mère s'était rendue compte qu'ellel'avait défiguré, ça avait été la rue : il ne valait plus grand chose. Sans les Frères de la Lumière, sa blessure aurait mal tourné. Penser à l'assassin rappela à Kiren pourquoi il se dépêchait et il jeta un regard méfiant aux alentours... Plusieurs tavernes bordaient le trottoir. Cela faisait trop longtemps qu'il restait immobile, on le repérerait bientôt. Avec sa malchance, il tomberait sur un voleur qui le dévaliserait. Ou pire, il tomberait sur un rabatteur et il se retrouverait à vendre son cul... L'enfant poussa un soupir de soulagement en voyant l'animal sur la devanture de droite. D'un pas faussement assuré, il entra Au Dauphin fatigué et retint une quinte de toux : les odeurs mêlées de galena1, d'alcool et de transpiration rance lui donnèrent la nausée. »

Le même extrait après correction, mes commentaires sont en rouge :

«  Indifférent à la réputation désastreuse du quartier, l'enfant courait sur les pavés irréguliers d'Adragar. Quiconque à Gramzla désirait poser un orteil sur les limites de la loi, connaissait cette partie de la capitale[Ici, j'ai préféré utiliser une périphrase]. Prêteurs sur gage, receleurs, voleurs virtuoses : du moment qu'on déliait les cordons de sa bourse, tout pouvait s'acheter ici. Le garçon [Pas eu besoin du dictionnaire] galopait, sans se préoccuper des alentours lorsqu'il freina brusquement, manquant s'étaler. Ça devait se trouver par là... Reprenant son souffle, il hésita à demander sa route. Il ne savait pas lire et répugnait à l'avouer. Ce problème serait bientôt réglé : avec l'argent cousu dans son revers de son pantalon, il pourrait prendre quelques cours chez maître Falamedes. C'était payer une fortune pour peu d'instruction mais l'autre possibilité, se placer [Pas eu besoin du dictionnaire] comme esclave quelques années, lui répugnait. De plus, avec son œil en moins et la cicatrice affreuse qui lui barrait le visage, qui l'aurait acheté ? Penser à ça lui provoquait toujours des démangeaisons et il souleva son bandeau noir pour se gratter [Quand c'est possible, je supprime simplement la répétition] discrètement. Quand sa pute de mère s'était rendue compte qu'ellel'avait défiguré, ça avait été la rue : il ne valait plus grand chose. Sans les Frères de la Lumière, financés par Creed, sa blessure aurait mal tourné. Évoquer [Une demi-douzaine de synonymes me sont venus à l'esprit mais aucun qui ne me convenait. Après consultation du dictionnaire, je me suis demandé comment « évoquer » avait pu m'échapper, -le chenapan !-] à l'assassin rappela à Kiren pourquoi il se dépêchait et il jeta un regard méfiant aux alentours... Plusieurs tavernes bordaient le trottoir. Cela faisait trop longtemps qu'il restait immobile, on le repérerait bientôt. Avec sa malchance,, il tomberait sur un tire-laine [en lisant la liste des synonymes, j'ai pensé à cette expression. Parfois, le dictionnaire nous donne l'inspiration et on trouve une possibilité qui ne figure pas parmi les occurrences proposées mais qui correspond mieux à l'univers de notre scène] qui le dévaliserait, ou pire, [supprimé !] un rabatteur : il se retrouverait à vendre son cul... L'adolescent [Le dictionnaire des synonymes donnait adolescent et le terme correspondant à l'âge du personnage, je l'ai gardé] poussa un soupir de soulagement en voyant l'animal sur la devanture de droite. D'un pas faussement assuré, il entra Au Dauphin fatigué et retint une quinte de toux : les odeurs mêlées de galena, d'alcool et de transpiration rance lui donnèrent la nausée. »

Sur huit termes remplacés / supprimés, je n'aurais finalement utilisé le dictionnaire que trois fois.

 

Capture

De son usage abusif : attention au piège !



Comme tout outil de travail, le dictionnaire des synonymes devrait se manier avec prudence... C'est toujours la même histoire, il s'agit d'en user avec sagesse ! Les différences entre deux termes sont parfois moins subtils que l'on pense, il vaut mieux une répétition qu'une approximation ou, pire, un contresens. -Je me souviendrai toujours avoir lu dans un texte imprimé, et à plusieurs reprise, le terme peloté ou lieu de pelotonné. Et une héroïne qui se pelote SEUL sur le canapé n'a pas vraiment le même impact sur le lecteur!-.

Autre piège, qui guette en général les très jeunes écrivants : le complexe du vocabulaire. Il s'agit d'auteurs qui rougissent de la supposée pauvreté de leur lexique et abusent du dictionnaire des synonymes sans vérifier les définitions ! On se retrouve alors avec des textes improbables. Amusons-nous à caricaturer ce travers... Appliqué à notre exemple, cela donnerait :

« Indifférent à la réputation désastreuse du quartier, l'enfant courait sur les pavés irréguliers d'Adragar. Quiconque à Gramzla désirait poser un orteil sur les limites de la loi, connaissait l’arrondissement. Prêteurs sur gage, receleurs, fripons virtuoses : du moment qu'on déliait les cordons de sa bourse, tout pouvait s'acheter ici. Le chérubin galopait, sans se préoccuper des alentours lorsqu'il freina brusquement, manquant s'étaler. Ça devait se trouver par là... Reprenant son souffle, il hésita à demander sa route. Il ne savait pas lire et répugnait à l'avouer. Ce problème serait bientôt réglé : avec l'argent cousu dans son revers de son pantalon, il pourrait prendre quelques cours chez maître Falamedes. C'était payer une fortune pour peu d'instruction mais l'autre possibilité, se bazarder comme esclave quelques années, lui répugnait. De plus, avec son globe oculaire en moins et la cicatrice affreuse qui lui barrait le visage, qui l'aurait acheté ? Gamberger à ça lui provoquait toujours des démangeaisons et il souleva son bandeau noir pour se gratter l’œil discrètement. Quand sa pute de mère s'était rendue compte qu'ellel'avait défiguré, ça avait été la rue : il ne valait plus grand chose. Sans les Frères de la Lumière, sa blessure aurait mal tourné. Penser à l'assassin rappela à Kiren pourquoi il se dépêchait et il jeta un regard méfiant aux alentours... Plusieurs tavernes bordaient le trottoir. Cela faisait trop longtemps qu'il restait immobile, on le repérerait bientôt. Avec sa malchance, il s'acoquinerait avec un voleur qui le dévaliserait. Ou pire, il tomberait sur un rabatteur et il se retrouverait à vendre son cul... Le marmot poussa un soupir de soulagement en voyant l'animal sur la devanture de droite. D'un pas faussement assuré, il entra Au Dauphin fatigué et retint une quinte de toux : les odeurs mêlées de galena, d'alcool et de transpiration rance lui donnèrent la nausée. »

 

Dans le cas où vous auriez l'envie ou le besoin d'enrichir votre vocabulaire, on ne peut pas aller plus vite que la musique. Lisez, écouter des émissions intelligentes, côtoyez des gens de toutes les couches sociales et de tous les horizons, bref jouez les éponges et soyez patients. Surtout n'oubliez pas que ce sont VOS mots qui comptent : par pitié, ne déguisez pas votre plume !



Et vous, le dictionnaire des synonymes, un allié indispensable ou un ramasse poussière dans votre bibliothèque ?

1Herbe à pipe aux propriétés légèrement hallucinogène

13 avril 2017

Écriture, LA clef universelle


       Si vous traînez vos guêtres sur la toile, à la recherche de conseils pour écrire, vous le savez : les règles se suivent et parfois se contredisent. Prévoir ou non un plan, utiliser des verbes de parole ou en minimiser l'usage, faire ou non des fiches de personnages... L'écriture au long court n'est pas chose aisée et on tâtonne avant de trouver notre manière de travailler.

Il existe pourtant un point sur lequel tout le monde se retrouve. Une base que dans toutes les master class, dans tous les ouvrages consacrés à l'écriture, figurant sur tous les sites sérieux : pour écrire, il faut lire ! J'en parlais déjà dans le premier article de l'Écrhistoires...

 

Delfin Enjolras

Jeune femme lisant près d'une fenêtre, Delphin Enjolras

 

Les bienfaits valables pour tous

 

Avant même d'aborder la lecture pour l'écrivant, n’oublions pas ce qu'elle apporte à tous. Souvent ses aficionados mettent en haut de la liste ses bienfaits intellectuels. S'ils demeurent indéniables, ce n'est certes pas ce qui me vient à l'esprit quand je pense au roman qui m'attend paisiblement. Alors quoi ? Laissez-moi emprunter les mots de David Lewis, neuropsychiatre de renom : « S'abandonner à la lecture est une forme ultime de détente ».

Quinze minutes -ou moins- plongée dans une bonne histoire et je me sens aussi bien qu'après une séance de méditation. Pour moi, c'est une façon simple de revenir à « l'ici et maintenant », loin de toute angoisse, de tout tracas, de toute rumination. Un bain moussant à emporter partout avec soi... Pourquoi s'en priver ?

L'avantage avec le côté déstressant de la lecture est qu'il concerne tous les bouquins. Qu'importe le genre, la qualité littéraire, tout ça tout ça ; tant qu'on lit avec plaisir !

 

Le second bienfait universel est l'enrichissement de sa culture générale. Dans la majorité des histoires, il y a quelque chose à apprendre, à comprendre. Même le pire récit nous questionnera. Adolescente, j'ai eu une période «histoire d'amour sur fond historique » -qui a duré looooongtemps-. Encore aujourd'hui j’apprécie les romances froufroutantes. Certains de mes proches -et d'autres- m'ont fait part à ce propos de leur réserve. Si je ne vais pas aller jusqu'à crier au snobisme -quoique-, je dois mettre les points sur les i : c'est en dévorant une des innombrables séries de Benzoni que ma curiosité pour l'histoire s'est éveillée. Quelques mois à suivre une héroïne sur fond de renaissance florentine et je me suis retrouvée, à quinze ans, absorbée dans une biographie de Laurent de Médicis. Cette fenêtre se serait-elle ouverte sans la lecture ? Ce n'est pas certain.

 

Bien-être général, ouverture sur le monde : des bienfaits en pagaille...

Pour les écrivants, lire va bien au-delà...

 

Une mine d'or

Oui, la lecture reste LA formation initiale de quiconque ambitionne d'écrire ! Si vous faites partie de cette caste, lire devrait être une activité quotidienne. Autant que l'écriture. Voici la liste -non exhaustive- de ce que vous apporte(ra) la lecture :

  • Des outils littéraires

On pense souvent à l'orthographe. Lorsque je fréquentais les bancs de l'école -hier selon moi, naguère selon mes enfants...- les dictées étaient mon talon d’Achille. Immanquablement on me conseillait la lecture... Sauf que j'étais déjà fanatique -combien de fois maman a dû m'arracher de quelque roman ?-. Ce qui vaut pour certains ne fonctionne pas pour tous. Mais ce serait dommage de ne pas tenter le coup... Et nous pouvons ajouter l'enrichissement du vocabulaire, la compréhension de ce qui fonctionne (ou pas), des figures de style, des modèles de constructions narratives...

  • Le pillage honnête

Dans mon article, Les trois clefs de l'inspiration, je me permets d'utiliser l'expression « Kleptomane créatif » d'Austin Kleon. Ce pillage honnête englobe les ouvrages qu'on lit. Je ne parle pas de plagiat mais bien de nourrir son inspiration, voir de se trouver des maîtres d'écriture, ces écrivains que l'on admire et qui nous donnent la force de continuer malgré les difficultés.

  • L'épanouissement du sens critique

Plus on lit plus on devient exigeant. On aiguise notre esprit critique, or ce dernier reste un atout pour retravailler un texte.

  • Affiner nos goûts et donc nos envie

Savoir ce que l'on aime lire est le premier pas pour définir ce que l'on désire écrire. Logique.

  • Augmentation des capacités de lecteur

Au dix-huitième siècle, le journaliste et politicien irlandais Richard Steele (1672-1729) l'avait déjà compris : « Lire est à l'esprit ce que la gymnastique est pour le corps. ».

Outre cette gymnastique de la concentration et de la mémoire, vous lirez plus vite, du moins plus efficacement. Pain béni pour l'auteur ! Parce qu'écrire implique de faire des recherches, lire vite vous fera gagner du temps.

 

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La -sublime- Bibliothèque nationale du Chili

Nous l'avons vu, la lecture est une activité cruciale pour progresser. Reste un point que je n'ai pas abordé : les mauvais livres. À titre personnel, j'ai autant -si ce n'est plus- appris des mauvais livres que des bons. Ce phénomène, qui étonnent certains de mes clients, mériterait une chronique à part entière... Aussi je vous laisse pour le noter dans ma To do list...



Et vous, la lecture tient quelle place dans votre vie ?



 

Posté par Emilie Cognac à 08:00 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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26 janvier 2017

Gros mots, grossièretés et autres jurons



Ce mois-ci dans ma boîte à outils : les gros mots.

J'aurais pu commencer cette nouvelle catégorie -à retrouver une fois par mois- avec une définition un brin poussiéreuse et savante, telle la stichomythie1. Mais non... Je préfère commencer par un thème tout aussi important -oui,oui...- mais un poil de licorne plus amusant : les gros-mots, jurons et autres joyeusetés que notre belle langue nous offre.

Mais en quoi les gros mots ont-ils leur place dans la boîte à outil d'un écrivant ?

Tout d'abord un petit rappel, ami lecteur, sur ce que j'entends par gros mot. J'ai choisi de m'en tenir à la définition qu'en fait Pierre Guiraud Il s’agit plutôt des termes qui choquent parce qu’ils touchent des domaines tabous notamment la religion, la sexualité et la scatologie.2

 

haddock-insulte

 

Les gros mots : un art mouvant



En général, on qualifie une langue de vivante parce qu'elle est pratiquée de nos jours mais, pour moi, la première caractéristique d'une langue vivante est bien qu'elle est douée de vie. Donc dans le mouvement, la transformation, l'évolution. Vouloir graver le français dans le marbre d'une académie serait un blasphème. Les gros mots, comme tout le reste de notre vocabulaire, ont un passé. À chaque terme même grossier correspond une histoire, une biographie, une fiche d’identité.

Prenons un mot à la vulgarité limitée mais beaucoup utilisé dans nos embouteillages : le bon vieux « con ». Son arrivée dans notre langue daterait du XIIIe s. et ne désignait alors que les parties naturelles de la femme3 . À cette époque, c'était certes un mot qui évoquait l'intimité mais ce n'était pas une insulte. Ce n'est qu'au XIXe s. que « con » est devenu une injure vulgaire au sens d’abruti, de crétin. Et que dire de notre langue contemporaine ? dans laquelle on peut se demander si con, un peu usé, possède encore l'aura de scandale attaché aux gros mots...

Gardez cela à l'esprit, que les mots -gros ou pas- ont tous une histoire et que le sens qu'on leur donne aujourd'hui n'est peut-être pas celui qu'on leur prêtait hier.

 

Figues_-_couille_du_pape

Variété de figues communément appelée "Couille du pape" - et oui ça me fait rire... 

 

Le gros mot au service du personnage



Le plus souvent lorsque l'on rencontre des gros mots dans un roman, ils sont placés dans la bouche ou les pensées d'un personnage.

N'oubliez pas que tous les dialogues n'ont pas pour fonction de donner du réalisme à l’œuvre. Prenons pour exemple Oscar Wilde. Dans Le Portrait de Dorian Gray, les dialogues fourmillent de bons mots, d'aphorismes,... L'esprit prime sur le réalisme et c'est, entre autres, ce qu'apprécient ceux qui admirent Wilde.

Mais si vous voulez que vos dialogues apportent l'impression d'être « réels», les gros mots auront leur place dans votre boite à outils.

Dans l'idéal, chacun de vos personnages doit être identifiable par sa manière de « parler ». Notre langage transporte toute notre histoire et dépend aussi bien de notre éducation, notre lieu de vie, notre niveau social que de notre caractère ou de notre rapport aux autres et à nous-même...

Quelques termes d'argots, un gros mot ou une expression imagée situent parfois plus efficacement un personnage qu'un interminable paragraphe sur sa biographie. Émile Zola, par exemple n'hésitait pas à donner à ses personnages un ancrage profond dans leur réalité sociale : Nom de Dieu de nom de Dieu ! répéta Maheu en relevant la tête. Nous sommes des jean-foutre, si nous acceptons ça (Germinal, p.175)

Dans la même idée, le récit lui-même peut se situer depuis le point de vu d'un personnage. Une description de l'océan changera du tout au tout selon si elle est transmise par un narrateur neutre, une jeune femme romantique ou un artiste dépressif. Bref si vous décrivez un lieu ou un événement à travers le prisme d'un personnage qui émaille ses dialogues de quelques gros mots bien sentis, en parsemer intelligemment votre texte rendra le passage plus cohérent et dynamique.

Les gros mots peuvent donc participer à une bonne caractérisation des personnages.

 

Capitaine_Haddock_jurons

 

La rue dans le texte et le style

 

Il me semble difficile de parler seulement de la place du gros mot dans la littérature car il s'agit plus souvent de la question plus vaste de l'oralité. Depuis Rabelais et sa volonté d'explorer le français, (langue vulgaire tout entière à l'époque où seul le latin était admis), en passant par Céline et l'anti-héros de Voyage au bout de la nuit, parvenir à jouer sur l'oralité est un exercice difficile. Mais cela nous prouve que la crudité, les gros mots, et la vulgarité ne sont que des outils. À partir de là, seul le travail et le talent des auteurs décident de ce que ces outils peuvent devenir : vecteur du réel chez Zola, dénonciation satirique chez Rabelais, claque stylistique chez Céline, poésie érotique pour Chimo (Lila dit ça),...

Comme tout outil et technique, vous avez tout à gagner à en expérimenter l'utilisation...

Francois-Rabelais-4

 

Alors, ces gros mots... Vous les utilisez ou pas ?

 

 

 

1 Dialogue en vers dont chaque réplique occupe un seul vers, Lexique des termes littéraires, ouvrage dirigé par Michel Jarry, Le Livre de Poche, 2001

2 Cité dans l'article L'injure en littérature française : un jeu langagier à enjeux spécifiques RIHAM EL KHAMISSY Université d'Ain Shams, Le Caire

3 Dictionnaire de l'ancien français, Algirdas Julien Greimas, Larousse, 2001