23 novembre 2017

Les verbes faibles, un problème ?

 

Sur certains sites -et dans quelques ouvrages- il est courant de lire qu'un écrivant doit faire la chasse aux « verbes faibles ». Les principes d'écriture restent toujours utiles mais il ne s''agit aucunement de les suivre aveuglément. J'ai eu envie de revenir sur cette notion.

Verbes faibles, une notion juste ?

 

Si l'anglais ne vous est totalement étranger, vous savez que les verbes faibles correspondent, dans cette langue, aux verbes réguliers. Il en est de même en allemand. Utiliser ce même adjectif engendre donc une certaine confusion. D'ailleurs on trouve parfois d'autres termes pour qualifier ces verbes : pauvres, ternes, passe-partout.

Peu importe le nom qu'on choisit de leur donner, les verbes faibles sont ceux que l'on utilise à tout bout de champ : être, avoir et faire. On peut leur adjoindre : devoir, mettre, prendre, aller, pouvoir et dire. On emploie aussi beaucoup sembler, regarder, continuer de, se sentir, voir...

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Faiblesse ou simplicité ?

 

Ceux qui choisissent de les nommer « verbes faibles » expliquent que ces verbes affaiblissent la phrase. Ceux qui les appellent « pauvres » justifient cette préférence par opposition avec un vocabulaire « riche ». Hélas, la popularité de ce principe « faire la chasse aux verbes faibles » a conduit certains écrivants à tomber dans l'excès. Ils veulent les remplacer au maximum et à force d'abuser du dictionnaire des synonymes, leur prose devient lourde, ampoulée, peu naturelle.

Je préfère utiliser le qualificatif de « passe-partout » car c'est bien cela qui pose problème. Employer « être », « aller » ou « avoir » peut tout à fait convenir. Là où il faut rester attentif c'est aux répétitions et à l'imprécision. Au-delà de ces écueils, je ne vois pas pourquoi on les remplacerait...

 

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Les remplacer ?

 

Ainsi l'objectif ne sera pas de proscrire une liste de verbe mais de faire le choix le plus pertinent.

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Dans le paragraphe qui suit j'ai surligné les verbes considérés comme passe-partout :

Seul le crissement des pas sur le gravier perturba le silence de la nuit. Sous le couvert de l'obscurité, impossible de deviner qui elle était sous la large cape bordée de fourrure. Seule certitude : la main qui maintenait la capuche était du sexe féminin. Un esclave, lanterne à bout de bras, vint l'accueillir. Sur son visage étroit, il y avait une soumission lasse. Nul n'aurait pu penser qu'il connaissait l'identité de la dame. En vérité, la morsure du fouet lui avait enseigné la discrétion plus sûrement que la loyauté. Avec une révérence, il fit signe à la femme de le suivre.

A chaque occurrence, je me suis demandé si le verbe gênait et s'il pouvait être remplacé. Comme vous le verrez, on peut tout à fait changer la construction d'une phrase ou jouer sur la ponctuation pour éviter les répétitions.

Seul le crissement des pas sur le gravier perturba le silence de la nuit. Sous le couvert de l'obscurité, impossible de deviner qui se cachait derrière l'élégante silhouette, sous la large cape bordée de fourrure. Seule certitude : la main qui maintenait la capuche appartenait au sexe féminin. Un esclave, lanterne à bout de bras, vint l'accueillir. Sur son visage étroit : une soumission lasse. Nul n'aurait pu penser qu'il connaissait l'identité de la dame. En vérité, la morsure du fouet lui avait enseigné la discrétion plus sûrement que la loyauté. Avec une révérence, il fit signe à la femme de le suivre.

En matière d'écriture, aucune règle ne doit être suivie aveuglement. Gardez à l'esprit qu'une correction doit d'abord servir le texte.

 

Que pensez-vous de cette « règle » ?

 

Posté par Emilie Cognac à 08:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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27 avril 2017

Du bon usage du dictionnaire des synonymes



Ce mois-ci dans ma boîte à outils : le dictionnaire des synonymes

En février - deux mois déjà !-, je vous présentais ici les dictionnaires que je consulte au quotidien, aussi bien en ligne que sur papier. Pour les premiers j'évoquais un site que je fréquente régulièrement, ce dictionnaire des synonymes, dont l'interface très simple permet une utilisation rapide et agréable. Je précisais aussi qu'il faudrait « à l'occasion que je revienne sur l'utilisation particulière du dictionnaire des synonymes. Refuser de le consulter ou en abuser peut jouer contre vous. » Chose promise blablablabla... Me voilà donc prête aujourd'hui à aborder ce point particulier. L'objectif de cet article est limpide : poser quelques principes simples pour que cet outil ne se retourne pas contre vous !

Pour rendre cet article plus parlant, j'ai décidé de partir d'un texte qui nous servira d'exemple. N'écoutant que mon courage -comment ça, j'en fais un peu trop?-, j'ai choisi un de mes écrits et l'ai retravaillé dans le mauvais sens que nous puissions nous livrer à quelques expérimentation...

 

Synonymes

 

Un allié pour éviter les répétitions

Voici donc notre exemple, dans lequel les termes qui se répètent figurent en gras. Le dictionnaire des synonymes ne réglera pas tout mais nous donnera un coup de main appréciable dans la quête du mot juste.

« Indifférent à la réputation désastreuse du quartier, l'enfant courait sur les pavés irréguliers d'Adragar. Quiconque à Gramzla désirait poser un orteil sur les limites de la loi, connaissait ce quartier. Prêteurs sur gage, receleurs, voleurs virtuoses : du moment qu'on déliait les cordons de sa bourse, tout pouvait s'acheter ici. L'enfant galopait, sans se préoccuper des alentours lorsqu'il freina brusquement, manquant s'étaler. Ça devait se trouver par là... Reprenant son souffle, il hésita à demander sa route. Il ne savait pas lire et répugnait à l'avouer. Ce problème serait bientôt réglé : avec l'argent cousu dans son revers de son pantalon, il pourrait prendre quelques cours chez maître Falamedes. C'était payer une fortune pour peu d'instruction mais l'autre possibilité, se vendre comme esclave quelques années, lui répugnait. De plus, avec son œil en moins et la cicatrice affreuse qui lui barrait le visage, qui l'aurait acheté ? Penser à ça lui provoquait toujours des démangeaisons et il souleva son bandeau noir pour se gratter l’œil discrètement. Quand sa pute de mère s'était rendue compte qu'ellel'avait défiguré, ça avait été la rue : il ne valait plus grand chose. Sans les Frères de la Lumière, sa blessure aurait mal tourné. Penser à l'assassin rappela à Kiren pourquoi il se dépêchait et il jeta un regard méfiant aux alentours... Plusieurs tavernes bordaient le trottoir. Cela faisait trop longtemps qu'il restait immobile, on le repérerait bientôt. Avec sa malchance, il tomberait sur un voleur qui le dévaliserait. Ou pire, il tomberait sur un rabatteur et il se retrouverait à vendre son cul... L'enfant poussa un soupir de soulagement en voyant l'animal sur la devanture de droite. D'un pas faussement assuré, il entra Au Dauphin fatigué et retint une quinte de toux : les odeurs mêlées de galena1, d'alcool et de transpiration rance lui donnèrent la nausée. »

Le même extrait après correction, mes commentaires sont en rouge :

«  Indifférent à la réputation désastreuse du quartier, l'enfant courait sur les pavés irréguliers d'Adragar. Quiconque à Gramzla désirait poser un orteil sur les limites de la loi, connaissait cette partie de la capitale[Ici, j'ai préféré utiliser une périphrase]. Prêteurs sur gage, receleurs, voleurs virtuoses : du moment qu'on déliait les cordons de sa bourse, tout pouvait s'acheter ici. Le garçon [Pas eu besoin du dictionnaire] galopait, sans se préoccuper des alentours lorsqu'il freina brusquement, manquant s'étaler. Ça devait se trouver par là... Reprenant son souffle, il hésita à demander sa route. Il ne savait pas lire et répugnait à l'avouer. Ce problème serait bientôt réglé : avec l'argent cousu dans son revers de son pantalon, il pourrait prendre quelques cours chez maître Falamedes. C'était payer une fortune pour peu d'instruction mais l'autre possibilité, se placer [Pas eu besoin du dictionnaire] comme esclave quelques années, lui répugnait. De plus, avec son œil en moins et la cicatrice affreuse qui lui barrait le visage, qui l'aurait acheté ? Penser à ça lui provoquait toujours des démangeaisons et il souleva son bandeau noir pour se gratter [Quand c'est possible, je supprime simplement la répétition] discrètement. Quand sa pute de mère s'était rendue compte qu'ellel'avait défiguré, ça avait été la rue : il ne valait plus grand chose. Sans les Frères de la Lumière, financés par Creed, sa blessure aurait mal tourné. Évoquer [Une demi-douzaine de synonymes me sont venus à l'esprit mais aucun qui ne me convenait. Après consultation du dictionnaire, je me suis demandé comment « évoquer » avait pu m'échapper, -le chenapan !-] à l'assassin rappela à Kiren pourquoi il se dépêchait et il jeta un regard méfiant aux alentours... Plusieurs tavernes bordaient le trottoir. Cela faisait trop longtemps qu'il restait immobile, on le repérerait bientôt. Avec sa malchance,, il tomberait sur un tire-laine [en lisant la liste des synonymes, j'ai pensé à cette expression. Parfois, le dictionnaire nous donne l'inspiration et on trouve une possibilité qui ne figure pas parmi les occurrences proposées mais qui correspond mieux à l'univers de notre scène] qui le dévaliserait, ou pire, [supprimé !] un rabatteur : il se retrouverait à vendre son cul... L'adolescent [Le dictionnaire des synonymes donnait adolescent et le terme correspondant à l'âge du personnage, je l'ai gardé] poussa un soupir de soulagement en voyant l'animal sur la devanture de droite. D'un pas faussement assuré, il entra Au Dauphin fatigué et retint une quinte de toux : les odeurs mêlées de galena, d'alcool et de transpiration rance lui donnèrent la nausée. »

Sur huit termes remplacés / supprimés, je n'aurais finalement utilisé le dictionnaire que trois fois.

 

Capture

De son usage abusif : attention au piège !



Comme tout outil de travail, le dictionnaire des synonymes devrait se manier avec prudence... C'est toujours la même histoire, il s'agit d'en user avec sagesse ! Les différences entre deux termes sont parfois moins subtils que l'on pense, il vaut mieux une répétition qu'une approximation ou, pire, un contresens. -Je me souviendrai toujours avoir lu dans un texte imprimé, et à plusieurs reprise, le terme peloté ou lieu de pelotonné. Et une héroïne qui se pelote SEUL sur le canapé n'a pas vraiment le même impact sur le lecteur!-.

Autre piège, qui guette en général les très jeunes écrivants : le complexe du vocabulaire. Il s'agit d'auteurs qui rougissent de la supposée pauvreté de leur lexique et abusent du dictionnaire des synonymes sans vérifier les définitions ! On se retrouve alors avec des textes improbables. Amusons-nous à caricaturer ce travers... Appliqué à notre exemple, cela donnerait :

« Indifférent à la réputation désastreuse du quartier, l'enfant courait sur les pavés irréguliers d'Adragar. Quiconque à Gramzla désirait poser un orteil sur les limites de la loi, connaissait l’arrondissement. Prêteurs sur gage, receleurs, fripons virtuoses : du moment qu'on déliait les cordons de sa bourse, tout pouvait s'acheter ici. Le chérubin galopait, sans se préoccuper des alentours lorsqu'il freina brusquement, manquant s'étaler. Ça devait se trouver par là... Reprenant son souffle, il hésita à demander sa route. Il ne savait pas lire et répugnait à l'avouer. Ce problème serait bientôt réglé : avec l'argent cousu dans son revers de son pantalon, il pourrait prendre quelques cours chez maître Falamedes. C'était payer une fortune pour peu d'instruction mais l'autre possibilité, se bazarder comme esclave quelques années, lui répugnait. De plus, avec son globe oculaire en moins et la cicatrice affreuse qui lui barrait le visage, qui l'aurait acheté ? Gamberger à ça lui provoquait toujours des démangeaisons et il souleva son bandeau noir pour se gratter l’œil discrètement. Quand sa pute de mère s'était rendue compte qu'ellel'avait défiguré, ça avait été la rue : il ne valait plus grand chose. Sans les Frères de la Lumière, sa blessure aurait mal tourné. Penser à l'assassin rappela à Kiren pourquoi il se dépêchait et il jeta un regard méfiant aux alentours... Plusieurs tavernes bordaient le trottoir. Cela faisait trop longtemps qu'il restait immobile, on le repérerait bientôt. Avec sa malchance, il s'acoquinerait avec un voleur qui le dévaliserait. Ou pire, il tomberait sur un rabatteur et il se retrouverait à vendre son cul... Le marmot poussa un soupir de soulagement en voyant l'animal sur la devanture de droite. D'un pas faussement assuré, il entra Au Dauphin fatigué et retint une quinte de toux : les odeurs mêlées de galena, d'alcool et de transpiration rance lui donnèrent la nausée. »

 

Dans le cas où vous auriez l'envie ou le besoin d'enrichir votre vocabulaire, on ne peut pas aller plus vite que la musique. Lisez, écouter des émissions intelligentes, côtoyez des gens de toutes les couches sociales et de tous les horizons, bref jouez les éponges et soyez patients. Surtout n'oubliez pas que ce sont VOS mots qui comptent : par pitié, ne déguisez pas votre plume !



Et vous, le dictionnaire des synonymes, un allié indispensable ou un ramasse poussière dans votre bibliothèque ?

1Herbe à pipe aux propriétés légèrement hallucinogène